Avec Les Yeux que la Nuit a pris, Joubert Joseph en lice pour le Prix RFI Théâtre 2026

Longtemps confrontée à un manque de textes et à une production irrégulière, l’écriture dramatique haïtienne connaît aujourd’hui un remarquable regain de vitalité. Depuis plusieurs années, une nouvelle génération de dramaturges investit la scène théâtrale avec des œuvres qui témoignent du dynamisme de la création contemporaine et renouvellent le paysage dramatique national. Cette effervescence s’est progressivement imposée sur la scène internationale, comme en témoignent les distinctions obtenues par plusieurs auteurs haïtiens dans de prestigieux concours d’écriture au cours de la dernière décennie. En 2026, cette dynamique se poursuit avec la sélection de deux jeunes dramaturges haïtiens parmi les treize finalistes du Prix RFI Théâtre. Une reconnaissance qui confirme non seulement la qualité de leurs écritures, mais aussi le rayonnement grandissant de la dramaturgie haïtienne.

Parmi les deux auteurs haïtiens retenus cette année dans la sélection des treize finalistes du Prix RFI Théâtre 2026, Joubert Joseph propose une œuvre qui s’inscrit au cœur de l’une des réalités les plus douloureuses de l’Haïti contemporaine : l’insécurité. Dans Les Yeux que la Nuit a pris, le dramaturge choisit d’aborder cette crise non pas à travers le prisme de la violence elle-même, mais par celui de ses conséquences humaines. Au centre de la pièce, Edouard, devenu aveugle après avoir été victime de l’insécurité, tente de reconstruire son existence grâce à la présence de Marlène. Entre ces deux personnages se tisse une histoire où l’amour devient une force de résistance, tandis que la résilience et l’espoir s’imposent comme des réponses possibles à la tragédie.

Pour porter ce récit, Joubert Joseph a fait le choix du théâtre. L’action se déploie dans le huis clos d’un salon où deux voix se confrontent, se blessent parfois, mais se soutiennent également. Selon l’auteur, ce genre lui offrait le cadre le plus juste pour raconter cette histoire. Si le théâtre haïtien s’est encore peu emparé de cette thématique, c’est précisément ce manque qui l’a poussé à écrire cette pièce, convaincu que cette histoire méritait d’être racontée.

Poète avant d’être dramaturge, Joubert Joseph revendique l’influence de la poésie dans son écriture théâtrale. Selon lui, ce premier langage lui a appris à faire confiance au silence, à la force des images et à l’économie des mots. Cette sensibilité irrigue Les Yeux que la Nuit a pris, où certaines répliques d’Édouard reviennent comme des refrains, répétant les mêmes images et les mêmes chiffres à la manière de vers poétiques. Mais en s’aventurant vers le théâtre, l’auteur a également découvert une autre manière d’écrire. Là où la poésie relève souvent d’un dialogue intérieur, la scène lui impose la confrontation avec une autre voix. Celle de Marlène ne se contente pas d’accompagner Édouard : elle le contredit, le bouscule et affirme sa propre existence. Pour sa première œuvre dramatique, Joubert Joseph puise ainsi dans les ressources de son univers poétique tout en exploitant les possibilités offertes par le dialogue théâtral, où les voix se répondent et construisent ensemble le sens.

Journaliste au Le Nouvelliste et étudiant en Lettres modernes à l’École normale supérieure de Port-au-Prince, Joubert Joseph évolue à la croisée de deux univers qui façonnent son écriture. Si le journalisme l’ancre dans le réel, la littérature lui ouvre les portes de l’imaginaire. Cette double formation se reflète dans Les Yeux que la Nuit a pris, dont le personnage d’Édouard est inspiré de situations observées au fil de son travail de reporter. L’auteur explique que l’observation du quotidien, notamment de la souffrance de personnes confrontées à la violence et contraintes de reconstruire leur vie, a largement nourri son œuvre. À cette matière du réel s’ajoute l’apport des études littéraires, qui ont enrichi sa culture, de Flaubert à Sartre en passant par Camus, sans jamais enfermer son écriture dans une démarche théorique.

La sélection de Les Yeux que la Nuit a pris parmi les finalistes du Prix RFI Théâtre 2026 constitue, selon lui, une étape importante. Elle confirme qu’il peut dépasser le cadre de la poésie et témoigne de la vitalité de la création haïtienne. L’auteur espère que cette reconnaissance contribuera à faire entendre les voix haïtiennes au-delà des frontières, tout en annonçant que d’autres projets d’écriture sont déjà en gestation.

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