Au chevet de Yanick Lahens, Araka célèbre la force des mots face au deuil

Port-au-Prince, le 5 juillet 2026 – Il arrive que la littérature quitte les pages des livres pour s’incarner dans un geste, une présence, un silence partagé. Dimanche, au domicile de l’écrivaine Yanick Lahens, ce ne sont pas seulement des amis qui se sont retrouvés. C’est toute une famille de la pensée, des lettres et des arts qui est venue dire, sans grands discours, qu’aucune douleur ne devrait être portée seule.

Quelques jours après la disparition de son époux, Philippe Lahens, l’auteure de Bain de lune a reçu la visite du Centre culturel Araka, qui a choisi de transformer ce moment de recueillement en une célébration de la parole vivante. Plus qu’une visite de condoléances, cette rencontre fut un hommage à la résilience, à l’amitié et à cette fraternité silencieuse qui unit ceux dont la littérature constitue un territoire commun.

Dans cette maison où se croisent, depuis des années, écrivains, artistes et intellectuels, les voix ont remplacé les larmes sans jamais les effacer. Les textes ont circulé comme des gestes de tendresse. Les poèmes se sont déposés dans le silence avec la délicatesse d’une main posée sur une épaule.

La jam-session littéraire et musicale imaginée par Araka a offert une traversée sensible de la poésie haïtienne et francophone. Sterlane Sauveur a ouvert la rencontre avec un texte de Syto Cavé. Meika Décime a prêté sa voix à Afrique de David Diop, avant que Marc Exavier ne fasse résonner Art poétique de René Depestre. À la guitare, le Dr Roland Léonard a interprété La Pèsonn de Boulo Valcourt, tandis que Syto Cavé a partagé plusieurs de ses propres poèmes. Puis Stéphana Dorval a donné une lecture de Lè ou ri de Georges Castera, avant que Guyto Cavé ne prolonge cette parenthèse de grâce avec plusieurs interprétations musicales. Enfin, quelques secondes de silence ont suspendu le temps, comme pour laisser la mémoire de Philippe Lahens trouver naturellement sa place parmi les vivants.

Autour de Yanick Lahens se trouvaient plusieurs grandes figures de la vie intellectuelle haïtienne, notamment le professeur Jean Casimir et le sociologue Laënnec Hurbon. Leur présence rappelait que l’écrivaine occupe une place singulière dans le paysage culturel haïtien, où son œuvre dialogue depuis des décennies avec les grandes questions de la mémoire, de la justice et de l’identité.

Mais cette journée n’était pas seulement tournée vers le passé. Elle s’est rapidement ouverte sur de longues conversations où littérature, musique, football et propriété intellectuelle se sont entremêlés, comme il arrive souvent lorsque des esprits libres se retrouvent. La culture y apparaissait non comme un refuge, mais comme une manière d’habiter le monde malgré ses fractures.

Pour Roberto Déjean, membre du comité d’Araka, cette initiative portait un double message : témoigner de la solidarité du Centre envers Yanick Lahens dans l’épreuve qu’elle traverse, tout en rappelant que la littérature demeure un espace vivant, capable de se réinventer sans cesse. Selon lui, elle ne saurait être enfermée dans des formes immuables. Elle se nourrit des rencontres, des voix, de la musique et des échanges qui prolongent les livres bien au-delà de leur lecture.

Cette rencontre fut également l’occasion de rappeler que le Club de lecture Signet Araka, privé de son local depuis que la violence armée a contraint le Centre culturel à quitter le centre-ville de Port-au-Prince, poursuit néanmoins son engagement. Malgré l’exil forcé de ses activités, le Club refuse de céder au silence. Roberto Déjean a tenu à réaffirmer cette volonté de rester debout, tout en rappelant que Yanick Lahens, marraine de Signet, demeure une source d’inspiration pour cette communauté de lecteurs.

Dans une capitale où les espaces de création se rétrécissent sous la pression de l’insécurité, cette rencontre avait valeur de manifeste. Elle rappelait qu’une communauté culturelle ne se définit pas par un bâtiment, mais par les liens qui unissent celles et ceux qui refusent de laisser s’éteindre la pensée.

Au terme de cette journée, une évidence s’imposait. En venant entourer Yanick Lahens de leurs voix, de leurs lectures et de leur musique, les membres du Centre culturel Araka n’ont pas seulement rendu hommage à une écrivaine éprouvée par le deuil. Ils ont affirmé, avec une rare élégance, que la littérature demeure l’un des derniers lieux où l’humanité se rassemble, où la douleur se partage sans bruit et où les mots, lorsqu’ils sont portés avec sincérité, deviennent parfois la plus belle des consolations.

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