Quand deux artsites chevronnés haitiens se mettent au service du sport

L’aventure touche à sa fin, mais l’espoir demeure. Bien que les Grenadiers soient déjà éliminés, un dernier match reste à disputer et avec lui la possibilité d’offrir au peuple haïtien un ultime moment de bonheur. Un but marqué, un point récolté ou même une victoire surprise suffirait à récompenser l’immense soutien dont l’équipe a bénéficié tout au long de la compétition. Car au-delà des résultats sportifs, cette participation historique a suscité, durant les sept derniers mois, un formidable élan de mobilisation à travers toute la société haïtienne. Aucun secteur n’est demeuré indifférent à cet événement qui a nourri les espoirs et la fierté de tout un peuple. Parmi les milieux les plus engagés, celui des artistes s’est particulièrement distingué. Poètes, plasticiens, musiciens, chansonniers, comédiens et bien d’autres créateurs ont mis leur talent au service de la cause footballistique haïtienne, exprimant à travers leurs œuvres leur soutien aux Grenadiers et leur attachement aux couleurs nationales.

Dans ce numéro « Dans les Coulisses de l’Art », nous nous intéressons à la contribution de deux de ces artistes dont le travail, malgré sa qualité et son originalité, n’a pas retenu toute l’attention qu’il méritait auprès du grand public : Charles Grey Toussaint, et Wooly Saint-Louis, magistral chansonnier haïtien souvent surnommé « le chanteur des poètes ». À travers leurs créations, ils ont su traduire avec sensibilité et passion l’enthousiasme populaire suscité par cette remarquable aventure sportive. Chacun dans son style a proposé au public sa vision et sa perception de la participation haïtienne au mondial.Charles Grey Toussaint, dans sa chanson intitulée : “ Make Listwa”. rend hommage au football haïtien et à la fierté nationale. Par des paroles empreintes d’enthousiasme et de patriotisme, il célèbre à la fois les performances de l’équipe nationale et le souvenir de l’exploit historique de 1974, année où Haïti a marqué son entrée dans l’histoire du football mondial. Dès les premiers vers, le texte met en avant l’unité du peuple haïtien rassemblé derrière son drapeau et ses joueurs, présentés comme de véritables héros. Les Grenadiers incarnent l’espoir, le courage et la détermination de toute une nation. L’auteur recourt à un vocabulaire fortement inspiré du champ militaire pour décrire les actions de jeu. Les tirs deviennent des « boulets de canon » et les joueurs partent « à l’assaut », transformant le match en une bataille symbolique pour l’honneur du pays.

Ces metaphores transforment le terrain de football en un espace de combat symbolique où les joueurs luttent pour défendre les couleurs nationales. Ce procédé, fréquent dans les chants de supporters, permet de souligner l’intensité de la compétition et la détermination de l’équipe. Cette représentation héroïque est renforcée par de nombreuses hyperboles et images populaires qui donnent au texte une dimension épique et festive. Le refrain, fondé sur la répétition des expressions « Frape men nou » et « Bravo pou yo », invite le public à participer activement à la célébration. Au-delà de l’aspect sportif, la chanson souligne le rôle social du football, capable de faire oublier les difficultés quotidiennes et de rassembler la population dans un même élan de joie. Enfin, la référence à l’équipe de 1974 et à des figures emblématiques comme Manno Sanon inscrit cette œuvre dans la mémoire collective haïtienne.

De son côté Wooly s’est servi d’un poème du professeur Roodolphe Mathurin titré: “Sèvitè Grenadye en avant” pour célébrer un moment historique du football haïtien tout en proposant une réflexion profonde sur la résilience du peuple haïtien. À travers l’image du ballon, l’auteur transforme le football en symbole de lutte, d’espoir et de dignité nationale. Dès les premiers vers, le football apparaît comme une pratique populaire enracinée dans le quotidien des couches modestes de la société. Les références aux « 3 poto woch », aux « 2 poto bwa » ou aux espaces improvisés sous les poteaux électriques montrent que le jeu se développe malgré le manque d’infrastructures. Le ballon devient alors l’expression d’une créativité collective capable de dépasser les difficultés matérielles.

L’expression récurrente « chemen jennen » symbolise les obstacles sociaux, économiques et politiques qui jalonnent l’histoire d’Haïti. Les métaphores du « move pas » et du « move drib » traduisent les épreuves auxquelles la population est confrontée. Pourtant, le texte insiste sur la capacité du peuple à « dechennen », à se libérer de ces contraintes pour finalement marquer le but de la victoire. Le refrain renforce cette dimension patriotique en évoquant le 18 novembre 2025, date qui associe la réussite sportive à la mémoire nationale. Les expressions « boul rezistans », « boul linite », « boul diyite » et « boul espwa » font du football un vecteur de cohésion et de fierté collective. Enfin, la mention de plusieurs joueurs et acteurs du succès national dans le second refrain témoigne d’un hommage rendu aux artisans de cette performance. Ainsi, ce texte dépasse le cadre sportif pour devenir une célébration de la persévérance et de l’identité haïtiennes.

Deux chansons d’une excellente facture qui n’ont pas su trouver leur place dans le défilé artistique qui a accompagné la sélection haïtienne. La chanson de Charles Grey Toussaint., à la fois un chant de soutien à l’équipe nationale et un hommage à la mémoire sportive d’Haïti. À travers un langage populaire, des images héroïques et des références historiques, elle loue l’unité nationale, la fierté patriotique et la passion du football. Le poème de Sonson Mathurin mis en musique par Wooly exalte la force d’un peuple qui refuse de céder face aux difficultés. Le football devient alors l’image d’une nation unie, résiliente et tournée vers l’avenir. En associant victoire sportive, mémoire historique et espérance collective, l’auteur fait de cette qualification un puissant message de fierté nationale et de confiance dans les capacités du peuple haïtien.

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