Il fut un temps où les grandes vacances n’étaient pas seulement une pause dans le calendrier scolaire. Elles étaient une respiration nationale. Un moment où Haïti semblait oublier, ne serait-ce que pour quelques semaines, le poids de ses difficultés pour se laisser porter par le bonheur des retrouvailles.
À peine les écoles fermaient-elles leurs portes que le pays changeait de visage.
Les gares routières s’animaient dès l’aube. Les autobus, chargés de valises, de provisions et d’impatience, prenaient la route vers les quatre coins du pays. Les familles quittaient Port-au-Prince pour retrouver les provinces, les grands-parents ouvraient leurs maisons aux petits-enfants, et les vacances devenaient une célébration de la famille autant qu’une redécouverte du pays.
L’été avait l’odeur de la mer.
Port-Salut, Les Cayes, Jacmel, Montrouis, Côte-des-Arcadins… Les plages résonnaient des éclats de rire des enfants. Les cocotiers offraient leur ombre aux familles venues partager un repas. Le bruit des vagues couvrait les inquiétudes, et l’horizon semblait promettre que tout irait bien.
Les quartiers, eux aussi, retrouvaient leur âme.
Les championnats de vacances faisaient vibrer les terrains poussiéreux. Les jeux de correspondance réunissaient des jeunes venus de différents horizons. Les camps d’été ouvraient leurs portes à une jeunesse avide d’apprendre, de jouer et de rêver. Les rues devenaient des lieux de rencontre, de musique, de compétition et d’espérance.
Puis venait ce moment que beaucoup attendaient toute l’année : le retour de la diaspora.
Les aéroports devenaient des théâtres d’émotions. Des bras s’ouvraient après des mois, parfois des années de séparation. Les maisons retrouvaient leur chaleur. Les repas s’allongeaient jusque tard dans la nuit. Les cadeaux circulaient, mais ce n’était jamais l’objet qui comptait le plus : c’était la présence.
Les vacances étaient une saison où Haïti se retrouvait elle-même.
Aujourd’hui, il ne reste souvent que les souvenirs.
Les routes qui conduisaient autrefois vers les plages, les montagnes ou les provinces sont devenues des chemins de peur. Des axes entiers sont contrôlés par des groupes armés. Voyager n’est plus un plaisir ; c’est devenu un risque que beaucoup refusent de prendre.
Les hôtels ferment leurs portes. Les camps d’été sont annulés. Les championnats disparaissent. Les jeux qui faisaient battre le cœur des quartiers se taisent. Les plages, autrefois pleines de vie, connaissent désormais des journées où le silence semble plus fort que le bruit des vagues.
Même la diaspora, qui faisait renaître le pays chaque été, hésite désormais à rentrer. Beaucoup regardent leur terre natale à travers l’écran d’un téléphone, incapables d’embrasser leurs parents, de revoir leur quartier ou de marcher dans les rues de leur enfance.
Ce que l’insécurité a détruit dépasse les bâtiments, les commerces ou les routes.
Elle a confisqué des souvenirs avant même qu’ils ne puissent naître.
Elle a privé des milliers d’enfants du bonheur de découvrir leur pays, de courir pieds nus sur le sable, de voyager jusqu’au village des grands-parents ou de vivre cette insouciance qui forge les plus beaux souvenirs d’une enfance.
Une génération entière grandit aujourd’hui sans connaître cette Haïti que leurs parents racontent avec les yeux humides.
Une Haïti où les vacances sentaient le sel de la mer, la mangue mûre, la pluie d’été et la liberté.
Une Haïti où l’on préparait les valises avec excitation plutôt qu’avec inquiétude.
Une Haïti où les routes rapprochaient les familles au lieu de les séparer.
Le plus douloureux n’est peut-être pas ce que nous avons perdu.
Le plus douloureux est que les enfants d’aujourd’hui risquent de croire que cette Haïti n’a jamais existé.
Et pourtant, elle a existé.
Elle vivait dans les éclats de rire des plages, dans les chants des autobus qui traversaient le pays, dans les terrains de football remplis de jeunes, dans les embrassades des familles retrouvées.
Aujourd’hui, il ne nous reste que la mémoire.
Et parfois, dans le silence d’un été qui ne ressemble plus à l’été, la mémoire est tout ce qu’il nous reste pour continuer à croire qu’un jour, Haïti retrouvera le chemin de ses vacances… et celui de son âme.




