Malgré l’exode des talents, la disparition des salles de spectacle et des espaces culturels alternatifs, ainsi que l’absence quasi totale de mécénat, les initiatives artistiques continuent de résister en Haïti. C’est dans cette dynamique que s’inscrit l’association féministe Nègès Mawon, qui célèbre cette année la dixième édition de son festival. Pour Micaële Charles, l’une des responsables de l’organisation, la tenue de cet événement constituait l’un des plus grands objectifs du comité cette année, tant les défis liés à l’organisation d’une manifestation culturelle se sont multipliés. Depuis sa création en 2015, le Festival féministe Nègès Mawon est demeuré fidèle à sa mission de placer les réalités, les mémoires et les luttes des femmes haïtiennes au cœur de sa programmation.
Dans un pays où l’insécurité et le manque de soutien institutionnel fragilisent profondément le secteur culturel, cette dixième édition a une nouvelle fois réuni des artistes, des militantes et le public autour d’activités célébrant la création féminine et les combats pour les droits des femmes.
Chaque édition s’articule autour d’une thématique spécifique, à l’image de la toute première, intitulée « Féminis poukisa ? », qui interrogeait déjà la place du féminisme dans la société haïtienne. Si les éditions de 2019 et de 2024 n’ont pas produit les effets escomptés. La première ayant été annulée en raison du mouvement « peyi lòk » et la seconde organisée entièrement en ligne, cette édition anniversaire a pleinement tenu ses promesses. Organisée à Port-au-Prince du 23 au 25 août 2026, elle a proposé une programmation certes condensée, mais riche en contenus, mettant en lumière les combats, les sacrifices et la résilience des femmes haïtiennes dans une société marquée par de profondes fractures.
S’adapter pour continuer d’exister
Si le Festival féministe Nègès Mawon a réussi à franchir le cap de sa dixième édition malgré les turbulences, c’est parce que ses organisatrices ont appris à composer avec un contexte en constante évolution. Si le terme « résilience » est souvent employé pour qualifier cette persévérance, elles préfèrent parler d’une capacité permanente à s’ajuster aux réalités du terrain. Cette situation a profondément transformé l’organisation du festival. Les performances inaugurales dans l’espace public, qui marquaient les premières éditions, ont ainsi dû être abandonnées à Port-au-Prince entre 2019 et 2025 en raison de l’insécurité.
Les difficultés de déplacement ont également compromis les collaborations avec des artistes, des militantes féministes et des organisations de province, pourtant au cœur de la philosophie du festival. Face à ces contraintes, l’équipe a dû repenser ses méthodes de travail et sa programmation afin d’assurer la continuité de l’événement. « Ce qui fait notre force, c’est notre capacité à nous adapter aux nouvelles données afin de nous renouveler constamment », souligne Micaële Charles.
Quand l’art devient un outil de lutte féministe
Au fil des éditions, le festival a fait le pari que les œuvres artistiques pouvaient parfois exprimer ce que les discours militants peinent à transmettre. Pièces de théâtre, chansons, performances et textes de création deviennent ainsi des espaces où des femmes aux parcours différents peuvent se reconnaître dans des expériences communes, notamment celles liées aux violences de genre.
Cette reconnaissance nourrit la solidarité, renforce l’empathie et contribue à rompre l’isolement de nombreuses victimes. Au-delà de cette fonction fédératrice, l’art permet également de porter les revendications féministes sous un angle plus sensible et profondément humain.
Là où le plaidoyer politique ou juridique mobilise le langage des droits et des réformes, la création artistique donne un visage, une voix et une émotion aux réalités vécues. En nommant les violences, parfois avec la force de la poésie, elle ouvre des espaces de dialogue et de réflexion capables de toucher un public bien au-delà des seuls cercles militants.
Une édition anniversaire entre mémoire, création et engagement
Pour cette édition, l’ensemble de la programmation répondait à l’ambition du festival. Plusieurs rendez-vous ont particulièrement retenu l’attention du public. Le lancement, intitulé « La vie sacrée », a marqué le retour du festival dans l’espace public à l’occasion de son dixième anniversaire. Mêlant théâtre, chants de la chorale féministe Nègès Mawon, peinture en direct de l’artiste Yaelle Taillrand et performances des bénévoles, cette création rendait hommage aux victimes des crises qui secouent Haïti, notamment les femmes tuées ou victimes de violences armées, conjugales et familiales.
Autour d’un message fort, la dignité humaine commence par le droit de vivre, cette ouverture a donné le ton de l’édition anniversaire. En prélude au festival, un atelier politique a permis à de jeunes participantes de se former aux droits humains avec Rosie Auguste. La réflexion s’est poursuivie au Centre culturel Brésil à travers une conférence consacrée à la condition des femmes paysannes. Le concert de clôture a offert une synthèse de l’esprit du festival. Sous la direction musicale de Charline Jean-Gilles, avec la participation des artistes Lunise et Riva et des textes de Gaëlle Bien-Aimé, le spectacle a réuni musique, théâtre et poésie.
Les œuvres des trois lauréat·es de l’appel à textes y ont été interprétées par des comédiennes-chanteuses, tandis que la présence de Cindy, artiste non-voyante, et de Manushka, artiste unijambiste, a réaffirmé la volonté du festival de faire de l’inclusion une réalité. Une conclusion fidèle au thème de cette dixième édition, qui a su conjuguer engagement féministe, création artistique et large adhésion du public.
La Chorale Nègès Mawon : transformer les voix individuelles en force collective
L’une des attractions du festival cette année a été la présentation de la Chorale Nègès Mawon. Cette chorale féministe s’inscrit dans la volonté de l’organisation de proposer un autre espace de rencontre et de création pour les femmes. Lancée en amont du festival, elle a connu sa première prestation publique lors de cette édition. Bien plus qu’un groupe musical, elle se veut un lieu de partage et de reconstruction, réunissant des survivantes de violences, des bénévoles et des femmes désireuses de participer à une expérience collective autour du chant.
À travers cette initiative, la chorale offre un espace de respiration face aux difficultés psychologiques, sociales et économiques vécues par certaines participantes. Elle incarne également l’esprit d’intersectionnalité défendu par le festival, en réunissant des femmes d’âges, de parcours et de générations différents. En unissant leurs voix, les membres de la chorale portent une dimension symbolique forte : celle de transformer des voix individuelles en une expression collective capable de soutenir les revendications féministes.
Créer aujourd’hui pour imaginer demain
Pour cette édition marquant également les dix ans du festival, la création artistique a une nouvelle fois occupé une place centrale. Les œuvres présentées ont prolongé le travail de dénonciation engagé par les artistes face aux réalités vécues en Haïti, en particulier les violences faites aux femmes et les multiples formes d’inégalités qui traversent la société. Au-delà du constat, ces créations ont également porté un message de solidarité et de rassemblement. À travers différentes expressions artistiques, elles ont mis en lumière la nécessité de construire des espaces où les femmes, au-delà des différences d’âge, de parcours ou de conditions sociales, peuvent se soutenir et faire entendre leurs voix.
L’art devient ainsi un moyen de transformer les expériences individuelles en une force collective. Cette édition a aussi été traversée par une dimension prospective : celle du rêve et de l’imaginaire d’un autre avenir. Les œuvres présentées ont exprimé le désir d’une société différente, plus juste et plus inclusive, un idéal qui rejoint la démarche militante portée par le festival depuis sa création.
Maintenir le dialogue malgré les contraintes
Dans un contexte marqué par d’importantes contraintes logistiques, notamment le manque d’espaces disponibles dans la capitale et le coût élevé de la location de lieux pour les activités en présentiel, l’organisation a également développé des alternatives numériques afin de maintenir ses espaces de réflexion et de mobilisation. Des initiatives comme le salon féministe Féminité, consacré aux débats idéologiques et politiques, témoignent de cette volonté de poursuivre les échanges malgré les obstacles. À l’occasion de ses dix ans, Nègès Mawon poursuit ainsi son engagement à travers l’art comme outil de dénonciation, de réflexion et de mobilisation.
Les œuvres présentées lors de cette édition ont une nouvelle fois mis en lumière les réalités vécues dans le pays, notamment les violences faites aux femmes. Au-delà de la dénonciation, le festival porte également un message de solidarité entre les femmes, au-delà des classes sociales, des parcours et des générations. À travers cette dynamique collective, Nègès Mawon continue de défendre le rêve d’une autre société, plus juste et plus égalitaire, tout en adaptant ses activités aux contraintes du contexte actuel, notamment grâce aux espaces numériques.




