Créer en Haïti relève aujourd’hui de la résistance. Pour les femmes artistes, le défi est encore plus grand dans une société où les inégalités persistent, où les espaces de création se raréfient sous l’effet de l’insécurité et de la crise, et où les mentalités continuent parfois de freiner leur pleine reconnaissance. Malgré ces obstacles, une nouvelle génération de créatrices fait le choix de transformer les blessures du quotidien en œuvres porteuses d’espoir, affirmant que l’art demeure un puissant moyen de témoigner, de résister et d’imaginer d’autres possibles.
À Pétion-Ville, les 12 et 13 juillet, le Centre culturel Brésil-Haïti (CCBH) a accueilli la restitution du programme Lòt Fòm – Cycle Rose-Marie Desruisseau à travers l’exposition « État de Rêve, État d’Urgence ». Cette première cohorte de femmes artistes y a présenté des œuvres contemporaines qui interrogent les réalités sociales, culturelles et humaines du pays. Peintures, installations et autres créations offrent un regard sensible sur une Haïti traversée par les crises, tout en laissant une place à l’espérance et à l’imaginaire. Plus qu’une exposition, cette initiative illustre la détermination de jeunes créatrices à faire entendre leur voix dans un environnement où produire et diffuser une œuvre reste un véritable parcours d’obstacles. L’exposition sera présentée de nouveau le 18 juillet à l’Hôtel El Rancho, offrant au public une nouvelle occasion de découvrir cette démarche artistique engagée.
Conçu par l’Institut Noirs d’Encres, en partenariat avec MatenMidiswa, la maison de production de l’artiste Manuel Mathieu, le programme Lòt Fòm est né de la volonté d’offrir aux jeunes femmes artistes un véritable espace de formation, de recherche et d’expérimentation. Pendant neuf semaines, onze créatrices venues de plusieurs régions du pays ont bénéficié d’un accompagnement intensif leur permettant de développer leur univers artistique tout en échangeant avec des figures reconnues des arts visuels.
La qualité de cette première édition repose également sur l’engagement d’un corps d’intervenants de haut niveau composé de Josué Azor, Josué Comoe, Tessa Mars, Manuel Mathieu, Naëtt Mbaye, Alexis Peskine, Régine Roumain et Aliha Thalien. Dans le texte de présentation de l’exposition, Fania Noël, directrice de l’Institut Noirs d’Encres, leur a rendu hommage pour leur implication auprès des participantes.
Artiste plasticien installé à Paris, Josué Comoe s’est dit particulièrement impressionné par la richesse des échanges et la curiosité intellectuelle des jeunes artistes. Il estime que cette première cohorte démontre le potentiel immense de la relève artistique haïtienne lorsque des espaces de transmission et de dialogue sont mis à sa disposition.
Même enthousiasme du côté de Tessa Mars, qui a salué une expérience humaine et artistique marquante. Pour elle, cette formation confirme qu’il existe en Haïti une génération de créatrices capables de produire des œuvres puissantes, porteuses de sens et ouvertes sur le monde.
Quant à Naëtt Mbaye, elle a plaidé pour la continuité de cette initiative, estimant qu’un projet de cette envergure ne peut produire pleinement ses effets que dans la durée. Selon elle, accompagner les femmes artistes, c’est contribuer directement à la construction d’un paysage culturel plus inclusif, plus solide et plus durable.
Au-delà de sa dimension pédagogique, Lòt Fòm – Cycle Rose-Marie Desruisseau s’impose comme un véritable laboratoire de création où les rêves dialoguent avec les urgences du présent. Dans une Haïti confrontée à de multiples défis, cette initiative rappelle que l’art demeure un acte de résistance, un espace de liberté et une force capable d’imaginer d’autres possibles. À travers cette première édition, ces onze artistes ne présentent pas seulement des œuvres : elles affirment une vision, revendiquent une place et ouvrent une nouvelle page de la création contemporaine haïtienne.

