Et si Bois-Caïman n’était pas seulement une page glorieuse de l’histoire haïtienne, mais aussi une clé pour comprendre le présent et imaginer l’avenir ? C’est autour de cette interrogation que s’est tenue, le vendredi 21 août 2026, à la Direction nationale du livre à Bourdon, la première édition du festival Laviwonn Bwakayiman, organisée par l’Association Laviwonndede.
Entre littérature, peinture, poésie et réflexion intellectuelle, cette première édition a transformé la mémoire de Bois-Caïman en un véritable espace de questionnement sur Haïti, son histoire, son identité et le récit qu’elle souhaite transmettre aux générations futures. Exposition de tableaux et d’ouvrages, vente-signature, performance poétique et conférence ont rythmé cette journée placée sous le signe de la mémoire et de la création. La conférence, consacrée au thème « Bois-Caïman : élément-clé de la ré élaboration du récit du XXIe siècle », a constitué le cœur de cette rencontre.
Bois-Caïman, une mémoire qui continue de parler
Dans son intervention, l’anthropologue Suze Mathieu a proposé une lecture particulière de la dimension sacrée de la cérémonie de Bois-Caïman. Soleil, orage, nuages, nature et présence divine : autant d’éléments qui, dans le récit traditionnel de l’événement, témoignent d’une conception du sacré dépassant largement le cadre religieux. Pour l’anthropologue, Bois-Caïman ne peut être compris uniquement comme une cérémonie religieuse. Il constitue également l’expression d’une vision du monde et d’une manière particulière de penser le rapport entre l’être humain, la société et le divin. Dans cette perspective, le sacré n’est pas seulement une affaire de prière. Il devient une force qui accompagne l’action et qui peut contribuer à transformer la réalité.
La question du « Bon Dieu blanc » a également été au centre de cette réflexion. Dans le contexte colonial, les esclavisés étaient confrontés à une représentation de Dieu liée au système de domination. Pourtant, parallèlement, ils ont développé leur propre rapport au sacré, leur propre compréhension du divin et leur propre vision du monde. Bois-Caïman peut ainsi être relu comme le témoignage d’une prise de conscience collective : celle d’hommes et de femmes capables de penser leur condition, de refuser la domination et d’imaginer une autre société.
Raconter l’esclavage dans toute sa vérité
La rencontre a ensuite ouvert une réflexion sur l’histoire de l’esclavage et sur la manière dont cette expérience est inscrite dans la mémoire nationale. Si l’esclavage a existé sous différentes formes dans plusieurs sociétés avant la colonisation européenne, la traite transatlantique et le système colonial ont donné à cette pratique une ampleur et une brutalité particulières. En Haïti, cette longue période de domination a laissé des traces profondes dans la société.
Or, selon les réflexions développées au cours de la conférence, le récit national a souvent privilégié l’image de la victoire : celle d’un peuple qui s’est libéré, a vaincu l’esclavage et a fondé la première République noire indépendante. Ce récit est essentiel. Il constitue même l’un des fondements de la conscience nationale haïtienne. Mais raconter uniquement la victoire, c’est aussi risquer de laisser dans l’ombre une partie fondamentale de l’histoire : la souffrance, la violence, l’exploitation, les traumatismes et les blessures héritées du système esclavagiste. Pour les intervenants, une véritable réflexion sur la restitution et les réparations passe nécessairement par cette capacité à regarder toute l’histoire en face.
Jhon Picard Byron et la nécessité d’un nouveau narratif
Le professeur Jhon Picard Byron a, pour sa part, placé la question du récit national au centre de son intervention. Comment Haïti peut-elle penser sa réussite au XXIe siècle ? Et quel rôle la mémoire de Bois-Caïman peut-elle jouer dans cette construction ? Pour l’ethnologue et politiste, une nation ne se résume ni à son territoire ni à ses institutions. Elle existe également à travers le récit qu’elle construit sur elle-même. D’où la nécessité de réfléchir à un nouveau narratif haïtien.
Cette réflexion, a-t-il rappelé, avait déjà été formulée dans un texte publié en 2015, dans le contexte des interrogations suscitées par le séisme de 2010. Il s’agissait alors de comprendre comment Haïti était représentée à l’étranger, mais aussi de se demander comment les Haïtiens pouvaient reprendre en main leur propre manière de raconter leur pays. Car le regard porté sur une nation influence aussi la manière dont celle-ci se perçoit et envisage son avenir.
Une histoire entre grandeur et contradictions
La construction du récit national haïtien ne peut toutefois être séparée des grandes périodes de transformation intellectuelle et politique qu’a connues le pays. Le professeur Byron a notamment rappelé l’importance de la première moitié du XXe siècle et de l’occupation américaine de 1915 dans le renouvellement des réflexions sur l’identité nationale. Mais pour comprendre pleinement cette évolution, il faut remonter plus loin et interroger les différentes étapes de construction de la nation haïtienne.
La Révolution haïtienne demeure, à cet égard, un événement exceptionnel dans l’histoire mondiale. Elle porte un message universel de liberté et d’égalité et démontre qu’un peuple soumis à l’esclavage peut renverser l’ordre établi et conquérir son indépendance. Cependant, la nouvelle nation hérite aussi d’un système économique profondément marqué par la période coloniale, notamment par la question des terres, des plantations et de la production.
Cette contradiction entre la liberté conquise et les contraintes économiques héritées du passé constitue l’un des éléments essentiels pour comprendre les difficultés et les choix qui ont accompagné la construction de l’État haïtien.
La mémoire comme outil de réparation
La question de la restitution et des réparations a également occupé une place importante dans les échanges.L’idée de créer en Haïti un musée consacré à l’esclavage a notamment été évoquée. Un tel espace pourrait permettre de mieux documenter cette période et d’offrir à la société un lieu de mémoire consacré aux victimes, aux résistances et aux transformations provoquées par l’esclavage.
Mais la réparation ne peut se limiter à la création d’un musée. Elle suppose aussi une transformation du regard porté sur cette histoire. Il ne suffit pas de célébrer la victoire de 1804 : il faut également comprendre le prix humain de cette liberté et les traces que plusieurs siècles de domination ont laissées dans les imaginaires, les rapports sociaux et la mémoire collective.
L’art et la poésie pour faire vivre la mémoire
Laviwonn Bwakayiman a également donné une place privilégiée à la création artistique. Une exposition d’ouvrages et de peintures a réuni plusieurs artistes, parmi lesquels Dandine Murat, Louis Saurel, Sanon Jean Wildert, dit Atis Shasy, Isaie Malbranche Junior, dit Lanp Azou, Neslie Richard et Joseph Benji Isaac, alias Benjino.
Le poète Frantzley Valbrun a, pour sa part, présenté et dédicacé son ouvrage consacré à Mèt Fèy Vèt et au mouvement Kitanago. La poésie a également marqué cette première édition avec la performance remarquée d’Edouard Baptiste, alias Youyou, qui a apporté une dimension sensible et vivante à cette célébration de la mémoire. Ainsi, les mots, les livres, les tableaux et les performances artistiques se sont mêlés aux réflexions universitaires pour rappeler que l’histoire n’appartient pas uniquement aux archives. Elle vit aussi dans les œuvres, dans les imaginaires et dans la mémoire collective.
De la mémoire à l’avenir
À travers cette première édition, Laviwonn Bwakayiman a surtout lancé une invitation : regarder le passé sans s’y enfermer, afin de mieux construire l’avenir. Bois-Caïman demeure indissociable de la grande insurrection qui allait conduire à l’indépendance d’Haïti. Mais près de deux siècles et demi plus tard, sa signification peut être revisitée à la lumière des défis contemporains. Mémoire de l’esclavage, identité nationale, réparations, restitution, cohésion sociale et projet collectif : autant de questions qui montrent que Bois-Caïman continue de résonner dans le présent. Le véritable enjeu n’est donc pas de remplacer le récit héroïque de l’indépendance, mais de l’élargir, de le complexifier et de lui donner une nouvelle profondeur. Car une nation qui connaît son histoire est mieux armée pour comprendre son présent. Et une nation capable de repenser son récit peut aussi retrouver la force d’imaginer son avenir.
À la Direction nationale du livre, Laviwonn Bwakayiman aura ainsi offert bien plus qu’une journée culturelle. Le festival a ouvert un espace où l’histoire, la mémoire et la création se rencontrent pour poser une question essentielle : Après avoir raconté comment Haïti est née, quel récit choisira-t-elle désormais pour raconter où elle veut aller ?




