Une œuvre de Maksaens Denis pour l’affiche de Quatre Chemins

Du 23 novembre au 5 décembre 2026, Port-au-Prince accueillera la 23e édition du Festival Quatre Chemins. Pour accompagner cette nouvelle rencontre des arts vivants, une œuvre de l’artiste haïtien Maksaens Denis a été choisie pour habiter l’affiche du festival, dans une réinterprétation graphique signée Kensley Mervil. Entre image, mémoire, mouvement et abstraction, cette création ouvre une conversation silencieuse avec le regard. Elle ne cherche pas à tout dire. Elle suggère, elle trouble, elle laisse une trace.

Il y a des images qui passent. On les regarde quelques secondes, puis elles disparaissent dans le flot immense de celles qui nous entourent. Et puis, il y a les autres. Celles qui restent. Celles quin s’installent quelque part dans la mémoire, sans toujours demander la permission. Celles dont on ne comprend pas immédiatement le langage, mais dont on ressent la présence. L’œuvre de Maksaens Denis, choisie pour l’affiche de la 23e édition du Festival Quatre Chemins, appartient à cette famille d’images. Elle ne semble pas vouloir raconter une histoire précise. Elle ne cherche pas à conduire le regard vers une seule direction. Elle ouvre plutôt un espace de liberté, un territoire où chacun peut entrer avec ses propres souvenirs, ses propres questions et sa propre sensibilité.

À travers cette œuvre, Jacques Adler Jean Pierre, lui-même artiste et observateur attentif de la création haïtienne, propose une lecture sensible de la démarche de Maksaens Denis et du travail de Kensley Mervil, le graphiste qui lui donne une nouvelle existence dans l’espace public. Car ici, l’image n’est jamais tout à fait immobile. Elle porte en elle le souvenir de son mouvement. Une image née du mouvement. Pour comprendre cette création, il faut peut-être commencer avant l’image elle-même.

Au commencement, il y avait une vidéo. Maksaens Denis explique avoir travaillé cette matière à l’aide de différents logiciels, en lui appliquant différents effets, en la transformant progressivement jusqu’à arrêter le mouvement sur une image. Mais arrêter une image ne signifiait pas arrêter le processus. L’artiste a continué à travailler. Il a poussé la matière vers l’abstraction, jusqu’à un point où l’image de départ s’est progressivement éloignée de lui. Jusqu’à l’oubli. Aujourd’hui, il ne se souvient même plus exactement de l’image originale. Et dans cet oubli se trouve peut-être l’un des gestes les plus fascinants de sa démarche. Créer, c’est parfois accepter de perdre ce que l’on avait commencé par vouloir conserver. L’image première disparaît. La matière demeure. Le mouvement se transforme. Et de cette transformation naît une autre image. Une image qui n’est plus vraiment celle du commencement, mais qui en garde peut-être une empreinte invisible.

Dans l’univers de Maksaens Denis, l’oubli n’apparaît donc pas nécessairement comme une perte. Il peut devenir une méthode. Une manière de se libérer de l’image originale pour permettre à quelque chose d’inattendu d’apparaître. L’œuvre cesse alors d’être une reproduction. Elle devient une métamorphose. La vidéo devient matière. La matière devient abstraction. L’abstraction devient image. Et l’image, finalement, devient mémoire. Une mémoire étrange, sans photographie de départ, sans récit précis, mais qui existe dans les formes, les mouvements et les sensations. C’est peut-être pour cette raison que l’œuvre résiste à une interprétation unique. Elle ne nous donne pas une clé. Elle nous laisse devant une porte. À nous de décider si nous voulons l’ouvrir.Une œuvre qui refuse d’être enfermée.

Maksaens Denis insiste sur un point essentiel : cette création n’a pas été pensée autour d’un thème précis ou d’un message qu’il faudrait absolument décoder.Cette absence de consigne est loin d’être une faiblesse. Elle est une liberté. Dans un monde saturé d’images qui veulent convaincre, expliquer, vendre ou provoquer immédiatement une réaction, certaines œuvres choisissent simplement d’exister. Elles ne crient pas. Elles ne dictent pas. Elles proposent. Devant celle-ci, chacun peut voir quelque chose de différent. Une forme. Une présence. Un souvenir. Une absence. Une sensation. ou peut-être rien de précis. Et c’est très bien ainsi. Car une œuvre n’a pas toujours besoin d’être comprise pour être ressentie. Les mémoires qui traversent l’artiste.

Pour autant, l’œuvre de Maksaens Denis n’est pas détachée de son parcours.

Tout au long de sa pratique artistique, certaines préoccupations reviennent comme des motifs persistants : la mémoire, la spiritualité, les injustices vécues par le peuple haïtien, ainsi que les réalités et les expériences de la communauté LGBT. Ces questions ne sont pas nécessairement présentes sous une forme littérale dans chacune de ses créations. Elles peuvent être là autrement. Dans une tension. Dans une couleur. Dans un mouvement. Dans un silence. Dans une manière de déconstruire ce qui semblait familier. L’artiste ne raconte pas toujours ses préoccupations.

Il peut aussi les laisser respirer à l’intérieur de son langage artistique. Entre photographie, vidéo et performance

Maksaens Denis travaille dans un univers où les disciplines artistiques se rencontrent et se répondent. La vidéo dialogue avec la photographie. La photographie se rapproche de la performance. La musique accompagne parfois le mouvement. Et l’abstraction vient brouiller les frontières entre le réel et l’imaginaire. Chez lui, l’image fixe semble toujours porter quelque chose du mouvement. Comme si le geste qui l’a créée refusait de disparaître complètement. C’est précisément ce qui donne à cette œuvre une résonance particulière dans le cadre du Festival Quatre Chemins. Car le festival est lui-même un espace de mouvement. Un lieu où les corps, les voix, les gestes, les scènes, les images et les imaginaires se rencontrent.

L’œuvre de Maksaens Denis semble donc entrer naturellement dans cet univers. Elle est fixe comme une photographie, mais vivante comme une scène. Kensley Mervil, ou la seconde naissance de l’image. Puis vient le regard du graphiste. Avec Kensley Mervil, l’œuvre quitte son espace d’origine pour entrer dans une autre vie. Elle devient affiche. Et devenir affiche, ce n’est pas simplement changer de format.C’est changer de public.

Changer de territoire. Changer de contexte.
L’œuvre entre dans les rues de Port-au-Prince, dans les espaces culturels, sur les écrans de téléphone, sur les réseaux sociaux et dans les conversations de celles et ceux qui découvriront le festival. Le travail de Mervil constitue ainsi une seconde étape dans la trajectoire de l’image. Maksaens Denis avait déconstruit l’image jusqu’à l’abstraction. Kensley Mervil la réorganise pour lui donner une fonction nouvelle. L’un fait voyager l’image vers l’intérieur. L’autre la fait voyager vers le monde. Entre les deux gestes, l’œuvre trouve une nouvelle respiration.
Le mouvement de l’image fixe. Il existe une expression de Maksaens Denis qui pourrait presque servir de clé à toute cette création : « le mouvement de l’image fixe ». Tout est là. Une contradiction.

Une tension. Une poésie. L’image ne bouge plus, mais quelque chose en elle continue de se déplacer. Peut-être est-ce notre regard. Peut-être est-ce notre mémoire. Peut-être est-ce simplement notre imagination. Nous regardons une forme et nous lui donnons une histoire.
Nous rencontrons une abstraction et nous y déposons une émotion. Nous ne reconnaissons pas l’image d’origine, mais nous pouvons reconnaître quelque chose en nous-mêmes. C’est peut-être cela, finalement, la puissance d’une image : ne pas nous montrer le monde tel qu’il est, mais nous permettre de voir autrement celui que nous portons en nous.

Une œuvre qui change de vie
De la vidéo à l’abstraction. De l’abstraction à l’image fixe. De l’image fixe à l’affiche. De l’affiche au public. Et du public à la mémoire. L’œuvre de Maksaens Denis ne cesse ainsi de changer de forme et de territoire. À chaque passage, elle abandonne quelque chose. Mais à chaque passage, elle gagne aussi une nouvelle possibilité d’exister. Elle perd son origine. Elle gagne des regards. Elle perd peut-être son message. Elle gagne des interprétations. Elle perd son cadre. Elle gagne l’espace public. L’œuvre n’est donc jamais véritablement terminée. Elle continue d’être créée chaque fois qu’un regard se pose sur elle.

Regarder sans avoir peur de ne pas comprendre.
Peut-être est-ce là ce que cette œuvre nous demande le plus simplement : ralentir. Regarder. Ne pas chercher immédiatement à nommer. Ne pas vouloir absolument expliquer. Accepter le mystère. Accepter que l’art puisse parfois nous laisser sans réponse. Car dans un monde où tout semble devoir être compris rapidement, partagé immédiatement et oublié quelques secondes plus tard, prendre le temps de regarder devient presque un geste de résistance. Une œuvre peut nous apprendre à attendre. À écouter le silence entre deux formes.

À reconnaître une émotion avant même de pouvoir lui donner un nom. L’image demeure, le regard la fait vivre À travers cette œuvre choisie pour accompagner la 23e édition du Festival Quatre Chemins, Maksaens Denis et Kensley Mervil proposent finalement plus qu’une image.

Ils proposent un passage. Un passage entre le mouvement et l’immobilité. Entre la mémoire et l’oubli. Entre l’artiste et le public. Entre l’œuvre et son interprétation. Une image qui naît d’une vidéo, traverse l’abstraction, devient affiche et finit par rencontrer des milliers de regards. Et peut-être que son véritable voyage commence précisément là. Au moment où nous cessons de demander : Qu’est-ce que cette image veut dire ? » pour commencer à nous demander :« Qu’est-ce qu’elle fait naître en moi ? » Car l’art ne vit pas seulement dans ce que l’artiste crée.

Il vit aussi dans ce que le regardeur ressent. Dans ce qu’il imagine, ce qu’il se rappelle. Dans ce qu’il oublie.Et peut-être même dans ce qu’il ne saura jamais expliquer. L’image est fixe. Mais la mémoire, elle, continue de bouger. Et tant qu’un regard se posera sur elle, l’œuvre de Maksaens Denis continuera de vivre.

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